Dans un endroit qui n'a pas connu la paix depuis 30 ans, Olivier mobilise sa génération pour la construire.
Si nous attendons demain pour agir, il sera déjà trop tard. À travers les réunions que nous organisons, nous essayons d’aider nos aînés à comprendre qu’un conflit non résolu ne fera que s’aggraver, jusqu’à devenir insoluble et à dicter notre réalité »
Olivier Mayeri est un jeune leader engagé dans la promotion de la paix et du développement à Bukavu, en République démocratique du Congo (RDC). Aujourd’hui, il aide des jeunes du Burundi, de la RDC et du Rwanda à construire la paix par-delà les lignes de division du conflit, à travers le projet Kizazi cha Amani (KCA), « Génération de Paix » en swahili.
Dans une région confrontée une nouvelle fois à une guerre qui menace de déchirer familles et voisins, l’engagement véritable des jeunes dans la paix n’est pas un luxe. C’est un moyen, pour des jeunes hommes et femmes grandissant dans la frustration et le désespoir, de se faire entendre et de contribuer au développement de leurs communautés. Olivier s’efforce de rendre cette contribution utile.

Grandir dans un climat de tensions et de stéréotypes
Olivier, 27, est né dans un petit village du territoire de Walungu, dans la province du Sud-Kivu, à l’est de la RDC. Ses deux parents étaient enseignants, et ils ont élevé Olivier et ses huit frères et sœurs dans un esprit de respect mutuel, de dignité, de solidarité, et d’engagement envers leur communauté.
Mais mettre ces valeurs en pratique n’a pas été chose facile dans un lieu marqué par des décennies de conflit. Il était courant de considérer quelqu’un d’un autre groupe comme un voleur, un meurtrier, ou un adepte de la sorcellerie, se souvient Olivier.
Les tensions au sein de sa famille élargie, les troubles civils et le manque d’opportunités ont poussé Olivier à quitter son village natal pour s’installer à Bukavu. C’est là qu’il a obtenu un diplôme en développement durable et s’est tourné vers le travail communautaire, découvrant au passage les véritables répercussions du conflit sur la vie de ses pairs.
Rester ou partir ? Des choix difficiles et périlleux
Depuis des décennies, les jeunes du Sud-Kivu font face au chômage massif et à de fortes inégalités, ce qui laisse beaucoup d’entre eux avec le sentiment d’être marginalisés. Pour les jeunes hommes en particulier, cette frustration est encore aggravée par l’idée répandue que la masculinité se mesure à la force physique.
Cela les rend plus vulnérables aux propositions des groupes armés — la promesse d’un but, d’un sentiment d’appartenance, et du pouvoir que confère le port d’une arme. Les groupes armés exploitent cette situation en promettant aux jeunes un statut social, un sentiment d’appartenance et un pouvoir que confère le port d’une arme. « Quand les groupes armés font miroiter un gain concret à un jeune qui n’a aucune perspective depuis des années, et qui se sent abandonné par l’État, trop nombreux sont ceux qui se sentent contraints d’accepter, » explique Olivier.
Il a vu cela arriver à un ami proche, qui a rejoint un groupe armé. Plus d’un an après, la protection et les récompenses promises ne sont jamais venues, mais quitter le groupe semblait tout aussi dangereux que d’y rester. S’il « dénonçait », il n’aurait d’autre choix que de vivre caché : sa communauté ne l’accepterait plus jamais, et le groupe armé ne le laisserait pas partir de son plein gré.
Depuis janvier 2025, l’offensive du groupe armé M23 s’est emparée de Goma et de Bukavu, déplaçant des centaines de milliers de personnes et tuant des milliers d’autres — le dernier chapitre d’une crise qui avait déjà déplacé plus de 4,6 millions de Congolais avant cette escalade.
Olivier ajoute que certains jeunes choisissent la voie de la violence par vengeance, croyant pouvoir « régler leurs comptes » puis revenir. Certains ne reviennent jamais. Mais d’autres croient que le changement est possible. Et Olivier s’est donné pour mission d’offrir à ces jeunes hommes et femmes une voie pour contribuer à la paix.
Rompre avec la logique de tokenisme
Olivier a rejoint le projet KCA, mené par International Alert et Pole Institute, en 2025. Il le décrit comme « un projet des jeunes, par les jeunes, pour les jeunes », qui a su vaincre le scepticisme des jeunes non pas en théorie, mais dans les faits.
Avant KCA, beaucoup de ses pairs étaient devenus réticents à s’engager dans la consolidation de la paix, ayant vu comment la participation se déroule ailleurs : « les jeunes n’ont rien de valable à dire ou ne peuvent rien accomplir de sérieux », comme le résume Olivier.
On ne nous invitait que pour la ‘photo de famille’ ou pour gonfler les effectifs.
Ce qui a changé la donne, dit-il, c’est une véritable appropriation du projet, associée à un investissement soutenu dans la capacité des jeunes eux-mêmes à analyser les conflits et à concevoir des réponses. Olivier a mis ces compétences à profit pour cartographier les organisations de jeunesse locales, puis pour les aider à former des forums de jeunes. Ces structures relient des représentants locaux afin de planifier et de mener des activités communautaires rassembleuses — des espaces pour renforcer leur résilience face aux difficultés, retrouver espoir et motivation, et se soutenir mutuellement.
Il a également parcouru les trois communes de Bukavu pour recueillir des témoignages sur la façon dont les jeunes vivent le conflit, dans le cadre d’une recherche-action participative plus large lancée par le projet. Cette recherche, associée à des consultations de jeunes menées dans toute la région des Grands Lacs, a directement nourri un Agenda des jeunes pour la paix. Celui-ci définit comment construire la paix autour de la cohésion sociale, de la coopération transfrontalière, de la gouvernance participative, de la sécurité et de l’entrepreneuriat des jeunes.
Olivier fait désormais partie du forum des jeunes de Bukavu, qui compte 18 organisations dirigées par les jeunes, représentant plus de 200 membres au total. Travaillant à temps partiel, il consacre la moitié de chaque semaine au projet KCA.
Plaidoyer pour une participation inclusive
Olivier insiste : chaque jeune peut contribuer à la paix, « dans son propre environnement, sa famille, son travail, son église ». Ce principe façonne la structure même de Kizazi cha Amani: une coopération entre organisations de jeunesse fondée sur un partenariat d’égal à égal, conçue pour mobiliser une diversité de voix.
« L’idée que certains jeunes seraient plus capables de contribuer que d’autres sape les efforts collectifs de consolidation de la paix. Imaginez que ceux qui sont toujours sous les projecteurs viennent à disparaître : le travail s’effondrerait et il faudrait tout recommencer. Mais si tout le monde est impliqué, l’initiative perdurera. »
Cette approche, selon Olivier, constitue l’une des grandes forces du projet, car elle ancre les activités dans les réalités de groupes trop souvent totalement exclus des processus de paix : les jeunes femmes, les personnes en situation de handicap, les personnes atteintes d’albinisme, et d’autres groupes marginalisés.
Consulter uniquement un jeune de Kinshasa sur la résolution du conflit dans l’est de la RDC, plutôt que de s’adresser directement à celui qui vit la réalité de ce conflit, c’est comme vouloir résoudre un litige foncier en interrogeant les voisins plutôt que le propriétaire.
Les signes d’un changement en marche
Les retours que reçoivent les participants au projet KCA sont encourageants. « Au moins, vous êtes sérieux ; vous faites un travail formidable dans la ville, » a-t-on dit à Olivier. « Je reçois régulièrement des messages sur les réseaux sociaux à propos de notre Agenda, et les gens sont impressionnés d’apprendre où cela se passe. »
On observe aussi des changements visibles dans les comportements et les attitudes. « Mon engagement dans la paix et le dialogue est parfois perçu comme une forme de « faiblesse » par certains de mes pairs. C’est un combat quotidien contre les stéréotypes, mais je vois de plus en plus de jeunes hommes comprendre que contribuer à la paix est aussi une manière affirmée d’être un homme engagé pour sa communauté. »
Un participant au forum des jeunes a confié à Olivier qu’avant, il n’aurait même pas salué quelqu’un du pays voisin — jusqu’à ce qu’il le rencontre et sente les barrières s’effacer. Des pairs qui avaient autrefois du mal à se rassembler autour d’une vision commune parlent aujourd’hui de construire des coalitions et règlent leurs désaccords à l’amiable lorsqu’ils surviennent. Même en pleine escalade du conflit, des jeunes de la RDC et du Rwanda continuent de se rencontrer régulièrement.
Si quelqu’un lance une plaisanterie teintée de discours de haine, un autre jeune la relève immédiatement. « C’est un changement vraiment remarquable, surtout ici, et cela me remplit de joie, » affirme Olivier.
Les discours de haine et les préjugés n’ont pas leur place dans l’esprit d’un jeune qui aspire à la paix.
Rien de tout cela ne s’est produit rapidement. « Même amener les jeunes à vouloir se rencontrer a pris du temps : le temps de les approcher, de les écouter, et de les aider à comprendre qu’il est encore possible de trouver le bon chemin, » partage-t-il. « Cela demande de l’énergie et un engagement collectif de la part de beaucoup d’entre nous. »
Une paix qui, enfin, pourrait durer
« Les jeunes… commencent à être entendus, dans la province comme dans la capitale, » dit-il. L’agenda et le manifeste élaborés par les jeunes guident désormais leurs propres actions, et Olivier et ses pairs les portent directement aux décideurs de Kinshasa et de Kigali, plaidant pour un dialogue durable entre les jeunes et les dirigeants.
Le projet a déjà contribué à créer un espace permettant aux jeunes hommes et femmes de révéler leur potentiel au service de la paix. Mais pour que ce travail se poursuive et que son impact dure, il faudra un engagement partagé des autorités gouvernementales nationales et locales, des organisations communautaires, des partenaires internationaux et des jeunes leaders eux-mêmes. Olivier avertit:
Sans un soutien à plus long terme, ces agendas resteraient lettre morte.
Le changement, selon lui, doit venir des deux côtés. « Les jeunes doivent changer leur façon de voir les choses : en s’organisant mieux, ils prouveront plus facilement leurs capacités, » dit-il. « Mais il subsiste, chez les décideurs, une mentalité qui freine les choses. Nous essayons de les influencer en douceur, par nos actions plutôt que par la pression. »
Pour l’avenir, Olivier espère que la consolidation de la paix dans la région des Grands Lacs aidera aussi les personnes de tous les camps du conflit à faire face à la douleur et aux blessures qu’elles ont endurées — et à aller de l’avant. Pour l’instant, il continue de se mobiliser, convaincu que ce que ses pairs construisent pourrait être la première paix que beaucoup d’entre eux aient jamais connue, et celle qui, enfin, durera.