« La majorité des jeunes les plus touchés par les conflits sont invisibles » : Entretien avec Emmy Auma et Kadiatou Keita
À l’occasion de la Journée internationale de la jeunesse 2026, nous nous sommes entretenus avec Kadiatou Yacouba Keita, directrice du pôle Sahel d’International Alert, et Emmy Auma, directrice de notre pôle Corne de l’Afrique, sur les conditions nécessaires pour que l’engagement des jeunes en faveur de la paix et de la sécurité soit réel, et non symbolique.
Toutes deux dirigent des projets dans lesquels les jeunes contribuent à façonner et à conduire les efforts de paix au sein de leurs propres communautés. Nous les avons interrogées sur les changements depuis que les Nations Unies, par leur résolution 2250, ont reconnu les jeunes comme des partenaires de la consolidation de la paix, et non plus comme de simples bénéficiaires — ainsi que les domaines dans lesquels cette promesse reste inaboutie, et les raisons de cet échec.

Une résolution qui évolue dans les discours, mais pas dans les décisions
Entre 1990 et 2022, seuls 12 % de l’ensemble des accords de paix ont même mentionné les jeunes. Kadiatou a constaté de près l’impact de cette exclusion au Mali, où les exemples de désengagement des jeunes vis-à-vis des efforts de paix sont nombreux.
« Les gens ne se reconnaissaient ni dans le document ni dans la solution proposée. Ceux-ci ne répondaient pas à leurs besoins et aux difficultés qu’ils rencontrent pour construire une vie digne et paisible », explique-t-elle à propos d’un accord de paix qui a fini par s’effondrer.
Les organisations souhaitent associer les jeunes, mais il s’agit souvent davantage d’afficher de bons indicateurs que de les impliquer véritablement dans la conception et la mise en œuvre des programmes.
Les structures et les normes institutionnelles peuvent également constituer des obstacles. Au Kenya, l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité relève d’institutions parallèles : d’un côté, une direction chargée de la jeunesse et, de l’autre, des organes distincts chargés de la sécurité et de la paix, sans qu’il soit clairement établi qui doit élaborer des solutions concrètes pour améliorer la participation des jeunes. « Pour chaque ministère, cela devient un ajout, explique Emmy, quelque chose que l’on superpose à un mandat existant et qui détermine ensuite la manière dont cela se traduit dans la pratique. »
Par conséquent, la participation des jeunes reste, dans bien trop de cas, un simple exercice consistant à cocher une case. « Il a été beaucoup plus facile de reconnaître les jeunes sur le plan rhétorique que de partager le pouvoir et de changer, au niveau institutionnel, ceux qui contrôlent les décisions, les budgets et l’accès », reconnaît Kadiatou.
Une idée reçue qui devient une réalité
Kadiatou et Emmy soulignent toutes deux que l’idée selon laquelle les jeunes n’auraient ni la sagesse ni les compétences nécessaires pour diriger constitue l’un des obstacles les plus difficiles à déconstruire. C’est un cercle vicieux : ils disposent de peu d’occasions d’acquérir des compétences en leadership ou de démontrer la valeur d’une véritable participation.
Les recherches menées par notre équipe du Sahel avec des participantes et participants aux projets sur leurs expériences antérieures ont montré que les jeunes ne sont souvent pris en compte que dans les activités de communication ou de sensibilisation, sans être intégrés à la gouvernance, à la conception des programmes, aux négociations ou aux décisions budgétaires.
Emmy observe la même tendance au Kenya, où la consolidation de la paix a longtemps été associée à des communautés rurales vulnérables, dirigées par des anciens considérés comme sages. Les jeunes agissent différemment et leurs décisions « sont mal perçues lorsqu’elles ne correspondent pas à la manière dont les gens pensent que le changement devrait se produire », car les systèmes de pouvoir et de gouvernance qui les entourent continuent d’exiger le respect de la hiérarchie et des conventions.
Participation est différente de l’inclusion
« Les jeunes des zones urbaines et ceux des zones rurales n’ont pas nécessairement les mêmes priorités, les mêmes possibilités ni le même accès », affirme Kadiatou. L’un des défis des programmes de consolidation de la paix est qu’ils considèrent souvent les « jeunes » comme un groupe homogène, alors que le genre, la classe sociale, le handicap et d’autres facteurs les différencient, comme n’importe quel autre groupe démographique.
Dans les contextes de conflit, cela peut conduire à ne consulter qu’un groupe restreint de jeunes : ceux qui vivent principalement en milieu urbain, ont reçu une éducation formelle et maîtrisent déjà les méthodes permettant d’influencer la prise de décision. Leurs points de vue comptent eux aussi, mais un impact réel devient possible lorsque les interventions s’appuient sur une diversité d’expériences.
« Les jeunes invités dans les espaces de consolidation de la paix appartiennent de manière disproportionnée à ce premier groupe ; leur présence ne résout donc pas le problème de fond », avertit Emmy.
La majorité des jeunes les plus touchés par les conflits, l’insécurité ou la violence peuvent être considérés comme n’étant pas “assez cultivés” et deviennent ainsi invisibles.
Étude de cas : Kenya
Dans le cadre du projet d’International Alert « Powering peace through climate action » («Promouvoir la paix par l’action climatique»), les jeunes pouvaient solliciter de petites subventions pour leurs initiatives sous la forme de leur choix : oralement, avec une traduction depuis une langue locale, voire au moyen d’un sketch. Ainsi, le niveau d’alphabétisation, la langue et la maîtrise des procédures administratives ne constituaient plus des obstacles. « Nous voulions travailler avec des personnes qui avaient de vraies idées, mais aucune expérience de ces processus », explique Emmy.
Cette approche a produit des résultats dans des régions telles que West Pokot et Baringo, où les affrontements entre communautés autour des terres, de l’eau et du bétail sont de plus en plus fréquents. Lorsque surviennent des inondations et que les pâturages se raréfient, ce sont les jeunes qui se battent pour ce qui reste. Pourtant, ils ont rarement leur mot à dire dans la conception des mesures d’adaptation au changement climatique.
Grâce au caractère inclusif du processus, les jeunes ont pu mettre en œuvre l’une des initiatives les plus marquantes du projet : une exploitation commune de tomates, gérée par d’anciens guerriers issus de communautés autrefois opposées dans un même conflit violent.
Lorsque les gens ont un intérêt commun dans quelque chose de concret, ils commencent à se voir autrement — non plus à travers les récits anciens sur “l’autre camp”, mais à travers le travail accompli ensemble.

L’emploi à lui seul n’est pas la solution
Ne pas associer les jeunes de manière véritable et dans toute leur diversité peut nourrir le ressentiment, lequel finit par chercher un exutoire. Cette dynamique est particulièrement aiguë au Sahel, où 80 % de la population a moins de 35 ans, mais reste sous-représentée dans les processus décisionnels.
Cette tranche de la population est également celle qui connaît le taux de chômage le plus élevé. « 25 % des personnes le citent comme l’une des raisons de leur adhésion, par exemple, à des groupes djihadistes », note Kadiatou en faisant référence à une étude du PNUD — preuve que l’exclusion économique et l’exclusion politique se renforcent mutuellement.
Avoir un emploi ne signifie pas que votre voix compte… Cela ne répare pas le sentiment d’injustice.
Kadiatou poursuit : « Lorsque l’on examine les causes du conflit au Mali, la frustration à l’égard de ceux qui détiennent le pouvoir sans le partager est centrale, tout comme le manque général d’inclusion dans les différents processus. » Une approche plus pragmatique consiste donc à combiner l’appui à l’emploi avec des actions visant à transformer les systèmes, en donnant une véritable voix à des groupes diversifiés et en rétablissant la confiance entre les jeunes, l’État et les autres citoyens.
Étude de cas : Mali
Dans le cadre d’un projet de prévention de l’extrémisme violent, l’équipe Sahel d’International Alert a refusé de considérer les « jeunes » comme une voix unique. Elle a organisé des échanges distincts avec les jeunes vivant sous le contrôle de groupes armés et ceux résidant dans des zones plus sûres, tout en allant à la rencontre des jeunes femmes, des personnes déplacées et des personnes en situation de handicap. Cette approche a permis de mieux comprendre les dynamiques et les enjeux locaux et de renforcer le sentiment d’un objectif commun entre les jeunes et les autorités.
Faire reconnaître les jeunes autrement que comme de simples « sources de renseignement » a nécessité des efforts continus auprès des forces de sécurité afin de leur ménager une place — dans les mentalités, dans les pratiques et dans les politiques. Le suivi conduit par les jeunes, des financements flexibles destinés à leurs propres initiatives et un véritable rôle dans les décisions d’octroi de subventions, en coordination avec les autorités locales, ont rendu cette évolution possible. À terme, des représentants des jeunes ont obtenu des sièges au comité national de pilotage de la lutte contre l’extrémisme violent, où ils pouvaient suivre les progrès réalisés et signaler directement les problèmes.

Un pas vers une influence réelle
Le secteur doit encore parcourir un long chemin d’apprentissage afin de mettre au point des solutions qui prennent en compte les idées des jeunes, même lorsque celles-ci paraissent audacieuses et remettent en cause les pratiques établies. « Si vous posez la question et que la réponse ne vous plaît pas, allez-vous en tenir compte? », s’interroge Emmy.
Selon elle, « c’est un obstacle majeur à une participation véritable des jeunes ». Un partenariat réel exige des bailleurs de fonds « prêts à prendre des risques et à fournir les ressources permettant aux jeunes de travailler différemment », plutôt que d’ajouter simplement une ligne consacrée à leur consultation dans une proposition de projet.
Une évolution que le secteur tarde à adopter
Les jeunes d’aujourd’hui ne dépendent plus des autres pour accéder à l’information et se mobilisent grâce aux technologies selon des modalités « très différentes de la façon de penser des institutions de sécurité ». Les acteurs de la consolidation de la paix — historiquement ancrée dans les contacts directs entre personnes ou dans les négociations de haut niveau dites de « Track One » — ont tardé à s’adapter à cette évolution.
Au Kenya, les manifestations sans leadership centralisé de la génération Z contre le projet de loi de finances de 2024 ont montré que la voix collective des jeunes pouvait obtenir des concessions précises et concrètes, même si celles-ci ne se traduisent pas encore par un accès institutionnel durable. Il s’agissait d’un cas rare où une pression publique soutenue, organisée par le numérique, a conduit au renversement d’une politique gouvernementale.
Elles ont également montré que la mobilisation, notamment celle des jeunes, n’a pas besoin d’être structurée : elle peut être organique. « Ce mouvement agit très rapidement… Ce qui fonctionne pour eux remet souvent en cause les normes établies », ajoute Emmy.
L’agilité des jeunes est un atout encore largement inexploité. « Les groupes dirigés par des jeunes restent connectés au-delà des communautés et peuvent repérer très tôt les tensions émergentes », affirme Kadiatou. Même lorsque l’accès à Internet est limité, les représentants locaux de la jeunesse sont parfois considérés comme une forme d’autorité locale, plus accessible que les structures nationales. « Ils jouissent d’une véritable crédibilité, même là où la confiance dans l’État s’est effondrée. »
Repenser en profondeur les approches
Les expériences d’Emmy et de Kadiatou montrent qu’un engagement véritable des jeunes peut produire des effets positifs et concrets pour les communautés — mais seulement si l’on investit délibérément dans une redéfinition de la répartition du pouvoir à chaque étape. Cela ne se fait ni spontanément ni rapidement.
Pour Emmy et Kadiatou, trouver des manières efficaces et adaptées aux réalités locales de travailler avec les jeunes comme de véritables partenaires correspond précisément à l’approche intersectionnelle que le secteur doit commencer à appliquer systématiquement, et ce dès que possible. C’est ce que peuvent permettre des programmes sensibles aux conflits et au genre, qui placent les communautés au centre.
L’avenir du Mali et du Sahel dépendra des opportunités que l’on offre aujourd’hui aux jeunes. Investir dans leurs compétences, leur leadership et leurs aspirations, c’est investir dans la paix, la résilience et un avenir plus prospère pour toute la région, affirme Kadiatou.
J’espère que le monde en arrivera un jour à ne plus voir les jeunes comme un problème à résoudre, mais comme des acteurs capables de co-créer véritablement des solutions. Nous avons constaté un immense potentiel dans ce domaine. J’espère que nous y parviendrons, en tant que peuple, conclut Emmy.
La paix est plus solide et plus durable lorsque les jeunes peuvent participer de manière significative à sa consolidation.