Mupaka Shamba Letu : Le commerce transfrontalier au service de la paix dans la région des Grands Lacs
Dans la région africaine des Grands Lacs, où le conflit armé et des barrières douanières imprévisibles menacent les moyens de subsistance locaux, ce projet aide les petites commerçantes transfrontalières à se regrouper, à accéder à la finance et à plaider en faveur du changement.

Le long des frontières de la République démocratique du Congo (RDC), du Rwanda et du Burundi, des milliers de familles dépendent du commerce pour vivre.
Huit sur dix des personnes qui achètent et vendent fruits, légumes et petits articles des deux côtés de ces frontières sont des femmes.
Leur labeur quotidien fait plus que nourrir leurs familles. Dans une région marquée par une méfiance profonde entre les communautés, nourrie par des décennies de tensions, cette activité crée des liens humains des deux côtés du conflit et ouvre des possibilités cruciales de coopération pacifique. Elle devient cependant de plus en plus difficile, sans même parler d’en libérer le plein potentiel. La montée de l’instabilité, le développement des groupes armés, la faiblesse des protections juridiques et le manque de coordination entre les commerçantes menacent la sécurité, les moyens de subsistance et la prospérité à long terme des communautés frontalières des Grands Lacs.
Le projet Mupaka Shamba Letu (« La frontière, notre gagne-pain » en swahili) aide les petites commerçantes à se regrouper, à mettre des fonds en commun et à plaider en faveur du changement, transformant ainsi les personnes les plus profondément touchées par le conflit en actrices influentes de la paix. En renforçant les moyens de subsistance, en soutenant les économies locales et en veillant à ce que les femmes aient voix au chapitre dans les décisions qui les concernent, il s’emploie à briser les cycles de conflit et à bâtir une paix durable.
La difficulté : mener un commerce transfrontalier à l’une des frontières les plus fragiles du monde
Pauvreté et marginalisation alimentent de longue date les cycles de violence que connaît la région des Grands Lacs, point de rencontre des frontières de la RDC, du Rwanda et du Burundi. Des décennies de conflit armé, de déplacement et d’effondrement économique en ont fait l’une des régions d’Afrique les plus fragilisées et les plus instables, où les hostilités actives continuent d’ébranler le quotidien des populations.
La majorité des commerçantes transfrontalières de la région mènent une activité informelle, à la marge des structures officielles. Elles ne bénéficient que de très peu ou d’aucune protection juridique lorsque les choses tournent mal. Elles sont aux prises avec trois problèmes intimement liés :
- La persistance de l’instabilité et de l’activité des groupes armés : lorsque le conflit s’intensifie, les postes-frontières peuvent être fermés sans préavis et le rester plusieurs semaines. Les femmes sont par ailleurs régulièrement harcelées, intimidées et menacées par les groupes armés actifs dans les zones frontalières.
- Les barrages douaniers imprévisibles : les règlements changent fréquemment et de nouveaux papiers et redevances (certaines non officielles) sont imposés du jour au lendemain. Les femmes interdites d’entrée peuvent perdre le revenu d’un mois entier en un seul jour. Elles connaissent mal leurs droits et peuvent rarement bénéficier d’une aide juridique.
- L’exclusion politique : les femmes n’ont quasiment aucune représentation et aucun pouvoir de négociation dans les structures décisionnelles, traditionnelles comme officielles. Par conséquent, les solutions censées les protéger ne sont en rien guidées par leur vécu.
Mathilde Mambo vient de Bukavu, en RDC. Elle vend de la farine de manioc qu’elle importe de Rubavu au Rwanda.
Pendant la guerre, les gens ont tout perdu, et l’argent ne circule pas. Parfois, je reste au marché jusqu’au soir sans rien vendre et je ne peux même pas acheter un pain pour les enfants.
Quand des femmes comme Mathilde ne peuvent pas vendre, des familles ont faim. Les liens communautaires s’étiolent. Et l’exclusion économique qui intensifie les récriminations maintient les communautés bloquées dans des situations qui font perdurer le conflit.
L’objectif du projet : rapprocher le commerce et la paix
La coopération économique est un outil de paix. En travaillant ensemble, les commerçantes créent des relations qui transcendent les lignes de conflit. Leur intérêt commun pour des frontières ouvertes et des marchés qui fonctionnent donne aux communautés et aux pouvoirs publics une raison concrète de coopérer.
L’action du projet Mupaka Shamba Letu (MSL) se décline en quatre volets connexes :
Le projet accompagne les femmes dans la formation de structures financières – groupes d’épargne et coopératives – qui leur permettent de mettre leurs ressources en commun, d’accéder à de petits emprunts et d’investir dans leurs activités économiques. Elles reçoivent également des formations en gestion financière et planification d’entreprise, et peuvent participer à des concours organisés par le projet pour obtenir un fonds d’amorçage.
Les groupes de femmes sont reliés les uns aux autres en un réseau qui englobe 11 postes-frontières en RDC, au Rwanda et au Burundi. Ce réseau comprend un comité transfrontalier de résolution des conflits, composé de membres des deux côtés de chaque frontière. Il comporte aussi des forums publics sur lesquels les commerçantes peuvent porter leurs préoccupations directement à l’attention des autorités locales. La redevabilité et la confiance entre les communautés et les agents de l’État sont ainsi renforcées.
Les commerçantes ne font pas que bénéficier du projet, elles l’utilisent comme plateforme pour le changement et font campagne en faveur de réformes aux niveaux local, national et régional. Des formations à la consolidation de la paix et à la sensibilité au conflit sont également organisées pour les dirigeants des communautés, les organisations de la société civile et les agents de l’État. Il s’agit ainsi de réduire les tensions intercommunautaires et de contrer la propagation de discours dangereux.
Le conflit laisse des traces qui ne sont pas toujours visibles. Par le dialogue communautaire et des séances de guérison des traumatismes, les commerçantes et leurs familles apprennent à reconnaître les effets du stress causé par des années de conflit sur leurs réactions et leurs relations humaines. Ce travail de groupe, effectué dans la sécurité, a contribué à atténuer les tensions vécues au quotidien susceptibles de fragiliser la coopération transfrontalière.
En quoi la démarche du projet est-elle inédite ?
- Elle s’intéresse aux causes profondes plutôt qu’aux symptômes du conflit : le projet MSL porte avant tout sur les inégalités économiques et l’exclusion politique qui alimentent la violence.
- Elle est menée par des acteurs locaux : chaque partenaire d’exécution est une organisation de la société civile basée dans la région. Parce qu’elles sont conçues par les personnes les plus concernées, les solutions s’inscrivent dans la durée.
- Elle est conçue dans un souci de pérennité : les groupes d’épargne, les réseaux de plaidoyer et les comités de résolution des conflits appartiennent aux communautés et sont maintenus par elles au-delà des cycles de projet.
- Mais aussi dans un souci d’inclusivité : le projet MSL se rapproche délibérément de commerçantes issues de communautés marginalisées, habituellement exclues de programmes comparables ; le peuple Twa du Burundi, par exemple.
Ce que le projet a accompli jusqu’à présent
Des moyens de subsistance renforcés
90 % des participantes déclarent que leurs revenus ont augmenté – leurs recettes ont doublé dans certains cas – et qu’elles savent mieux à la fois gérer leur activité et épargner.
90 % des participantes déclarent que leurs revenus ont augmenté – leurs recettes ont doublé dans certains cas – et qu’elles savent mieux à la fois gérer leur activité et épargner.
Des communautés plus résilientes
La confiance entre les commerçantes de la région a progressé, passant de 58 % à 74 %, et 55 % moins d’incidents de harcèlement aux frontières ont été signalés (au lieu de 38 %) ; autant de signes concrets que les relations transfrontalières sont plus solides et non pas simplement plus fréquentes.
La confiance entre les commerçantes de la région a progressé, passant de 58 % à 74 %, et 55 % moins d’incidents de harcèlement aux frontières ont été signalés (au lieu de 38 %) ; autant de signes concrets que les relations transfrontalières sont plus solides et non pas simplement plus fréquentes.
Une parole et une influence qui s’amplifient
La proportion de commerçantes ayant le sentiment que leur avis pèse dans les décisions économiques est passée de 58 % à 66 %. Elles sont aujourd’hui 71 % à participer aux activités de médiation locales, montrant que loin de limiter leur rôle au commerce, ce sont les femmes qui mènent les efforts de paix dans leurs communautés.
La proportion de commerçantes ayant le sentiment que leur avis pèse dans les décisions économiques est passée de 58 % à 66 %. Elles sont aujourd’hui 71 % à participer aux activités de médiation locales, montrant que loin de limiter leur rôle au commerce, ce sont les femmes qui mènent les efforts de paix dans leurs communautés.
Une dynamique du genre transformée
Les femmes qui ont participé à des groupes de dialogue mixtes avec leurs maris et des membres de leurs familles font état d’une amélioration de la communication et disent se sentir davantage incluses dans les décisions du ménage.
Les femmes qui ont participé à des groupes de dialogue mixtes avec leurs maris et des membres de leurs familles font état d’une amélioration de la communication et disent se sentir davantage incluses dans les décisions du ménage.
Une solidarité régionale
Le plaidoyer des femmes a débouché sur des accords transfrontaliers formels entre la RDC et le Burundi qui protègent les droits des commerçantes, dont des clauses qui les ont aidées à continuer de travailler pendant la pandémie de COVID-19.
Le plaidoyer des femmes a débouché sur des accords transfrontaliers formels entre la RDC et le Burundi qui protègent les droits des commerçantes, dont des clauses qui les ont aidées à continuer de travailler pendant la pandémie de COVID-19.
Un champ d’action élargi
La base de données du projet suit 6 600 commerçantes et 1 100 jeunes créatrices d’entreprises. Elle rend compte non seulement des revenus, mais aussi de l’épargne, de l’accès à la finance, des relations sociales, de la participation à la gouvernance et de la cohésion des communautés dans le temps, ce qui donne un tableau plus complet de l’évolution de leurs vies.
La base de données du projet suit 6 600 commerçantes et 1 100 jeunes créatrices d’entreprises. Elle rend compte non seulement des revenus, mais aussi de l’épargne, de l’accès à la finance, des relations sociales, de la participation à la gouvernance et de la cohésion des communautés dans le temps, ce qui donne un tableau plus complet de l’évolution de leurs vies.
Qui exécute le projet MSL ?
- Actions des Communautés Unies pour le Développement Intégral (ACUDI) exécute le projet dans la ville de Goma et le long de la frontière avec le district de Rubavu (Rwanda)
- Célébrons le Courage de la Femme (CCF) est responsable de l’exécution des activités du projet dans les villes de Bukavu et Kamanyola ainsi que le long de la frontière avec le district de Rusizi (Rwanda).
- Solidarité des Femmes de Fizi pour le Bien-Être Familial (SOFIBEF) exécute les activités du projet dans la ville d’Uvira et le long de la frontière avec Gatumba (Burundi)
- L’Association des Femmes Rapatriées du Burundi (AFRABU) exécute les activités du projet au Burundi et le long des frontières avec la RDC et le Rwanda
- La Commission Épiscopale Justice et Paix (CEJP) est responsable de l’exécution des activités aux sites rwandais du projet ainsi que le long des frontières avec la RDC et le Burundi.
L’avenir : s’adapter à un contexte en mutation
Les difficultés rencontrées par les commerçantes s’intensifient. L’escalade du conflit lié au groupe armé M23 accélère l’effondrement des accords formels entre les autorités. Elle force aussi un plus grand nombre de commerçantes à emprunter des voies de transit informelles et coûteuses, qui les exposent plus encore à des actes criminels et des taxes illégales.
Face à cette problématique, le projet MSL dirige ses efforts vers les actions suivantes :
- Soutien direct en espèces et prêts plus importants pour les groupes d’épargne et de crédit de femmes, afin d’aider les commerçantes à se remettre rapidement des chocs.
- Financement d’installations de transformation et de stockage, pour que les coopératives puissent aller plus loin que la simple vente de produits frais, contrôler leurs prix et poursuivre leur activité transfrontalière malgré les tensions politiques.
- Plaidoyer en faveur de la réouverture des frontières fermées, de droits et redevances fixes – et non pas imprévisibles comme à l’heure actuelle – et de l’adoption plus généralisée des « frontières intelligentes », c’est-à-dire des scanners au lieu des fouilles corporelles, des écrans à la place des bureaux d’information, et une signalisation plus claire des procédures douanières pour limiter le contact direct entre les commerçantes et les agents, mais aussi le harcèlement et la violence sexiste que ce contact direct peut engendrer.
- Développement des réseaux de commerçantes qui permettent aux femmes de signaler les incidents – taxes illégales, harcèlement par les groupes armés et les autorités non officielles, fermetures soudaines des postes de contrôle aux frontières – afin qu’ils puissent être pris en charge en temps réel.
Pour que la paix et la stabilité dans la région des Grands Lacs deviennent réalité, le travail de renforcement de la confiance à travers la coopération quotidienne doit toucher les commerçants à grande échelle.
Vous pouvez nous aider à aller plus loin.
