La Traversée

Petit Commerce et Amélioration des relations transfrontalières entre Goma (RD Congo) et Gisenyi (Rwanda)
Publication Image
Date: 
Juin, 2010
No. of Pages: 
44 pages
ISBN: 
978-1-906677-63-3
Auteur: 
Celestin Kimanuka
Maria Lange
Publisher: 
International Alert

Le petit commerce de produits vivriers (légumes, fruits etc.) entre la Province du Nord Kivu de la RDC (Goma) et la Province de l’Ouest du Rwanda (Gisenyi) est très important. Le petit
commerce transfrontalier est défini comme « activité commerciale génératrice de revenus dont la valeur des transactions commerciales journalières ne dépasse pas 100 dollars américains (USD) par commerçant ».

Ce commerce est à la base de l’économie de survie d’au moins 22 000 petits commerçants et de leurs dépendants1 de parts et d’autres de la frontière. Il permet aussi la survie de nombreux
agriculteurs et éleveurs (congolais et rwandais), grossistes et employés d’entrepôts et – dans une certaine mesure – d’agents de la frontière du côté congolais. Ce commerce génère aussi des
revenus importants pour les provinces et les États. Il constitue une preuve visible de la forte interdépendance économique des deux villes et des régions frontalières. Ainsi, le renforcement des
liens de confiance entre les petits commerçants et la promotion du petit commerce transfrontalier constitue un pas important pour la consolidation de la paix dans la région.

Cette étude est basée sur une enquête réalisée à Goma au mois de novembre 2009 et sur des discussions en focus group avec des commerçant(e)s congolais(es) et rwandais(es). Des interviews ciblées menées avec les autorités congolaises et rwandaises, les agents des services de douanes, du secteur privé et de la CEPGL durant les mois de janvier et février 2010, ont permis d’enrichir le rapport final.

L’objectif global de l’étude est d’Analyser les dynamiques du petit commerce transfrontalier des produits vivriers comme « économie de survie » afin de comprendre l’impact que son amélioration
pourrait avoir sur les relations de bon voisinage, de paix et de sécurité entre la RDC et le Rwanda.

Les objectifs de cette étude sont:

  • d’identifier les produits (venant du Rwanda à la RDC et vice-versa), les volumes et l’importance économique de ce commerce en termes de taxes perçues, le nombre approximatif de personnes vivant de ce commerce, les revenus des commerçant(e)s – et l’importance relative vis-à-vis d’autres sources de revenus ;
  • d’identifier et d’analyser les facteurs qui bloquent ce commerce (accès au capital, insécurité,accès aux marchés et autres) ;
  • ’identifier et d’analyser les intérêts communs des commerçant(e)s pour dégager les opportunités et les risques d’une intervention promouvant le dialogue et le rétablissement de la confiance entre femmes commerçantes congolaises et rwandaises ; et
  • de produire un document pouvant servir de base de plaidoyer conjointe par les femmes commerçantes pour une meilleure collaboration à tous les niveaux en faveur de la cohabitation pacifique et du développement économique de la région frontalière.

L’étude a permis d’établir les constats énumérés ci-dessous :

  • Le petit commerce transfrontalier des produits vivriers est une source principale de revenus pour un nombre important de résidants des deux villes : Pour 48 % des commerçants (nationalités confondues), ce petit commerce est le principal moyen de subsistance du ménage. Au niveau des populations des deux villes frontalières, au moins 22 000 personnes vivent de ce commerce,2 majoritairement des femmes.
  • Il existe une forte interdépendance commerciale entre les deux villes : cette interdépendance est illustrée par le volume et la variété importante des produits vivriers consommés dans les deux villes qui proviennent du pays voisin. Durant les périodes d’insécurité touchant l’Est de la RDC, l’approvisionnement des deux villes en vivres en provenance de l’intérieur de la province du Nord Kivu est bloqué et les prix des produits connaissent une forte hausse.
  • Le manque d’harmonisation des systèmes et des taux de taxation des deux pays crée des blocages et de sérieuses difficultés pour le petit commerce: Au Rwanda, le système de service unique est appliqué. La taxe à l’exportation est de zéro, mais les taxes à l’importation des produits vivriers sont assez élevées. En RDC, on trouve de multiples services, dont certains qui sont autorisés à oeuvrer à la frontière3 (et/ou collecter des taxes) et d’autres qui ne le sont pas.4 À la traversée de la frontière à Goma, une grande majorité des commerçants (90 %) payent des taxes à prédominance informelle aux différents services5 – des paiements qui sont souvent accompagnés par diverses tracasseries.
  • Les commerçants rwandais ont un capital plus faible que leurs homologues congolais : Le capital utilisé par les commerçants provient en grande partie des ressources du ménage (69 %) ou de l’argent emprunté au près des membres de la famille ou des amis (22 %). Le petit commerçant rwandais a un capital moyen de départ faible (13,9 USD) par rapport au commerçant congolais (19,5 USD) – tous sexes confondus.
  • Relations de concurrence et de méfiance entre les commerçantes des deux villes voisines :

Les commerçantes congolaises sont principalement gênées par la concurrence générée par le commerce ambulant pratiqué par leurs collègues rwandaises. Les rwandaises disent êtres chassées du marché par leurs collègues congolaises, qu’elles n’ont pas leurs propres marchés et qu’elles sont tracassées par des multiples services lors de la traversée et par diverses personnes dans la ville de Goma. Cependant, l’étude montre que les commerçantes des deux pays ont en fait plusieurs intérêts et désirs en commun, dont la création d’un guichet unique, la réduction des tracasseries à la frontière et l’établissement d’un dialogue pour trouver des solutions à leurs problèmes.

QUELQUES RECOMMANDATIONS

  • Création par les autorités des provinces voisines d’un marché frontalier permanent (sans taxes) de produits vivriers pour les gagnes petits rwandais et congolais et l’organisation régulière des foires frontalières où les produits congolais et rwandais seraient étalés et vendus
  • Libéralisation par les autorités congolaises et rwandaises du petit commerce des produits vivriers par la mise en application du Régime de Commerce Simplifié (RECOS) du COMESA et le Protocole portant libéralisation du commerce des produits du cru originaires de la CEPGL
  • Renforcement du partenariat entre les deux villes voisines par un dialogue régulier entre les autorités locales pour l’établissement de stratégies et d’accords qui faciliteraient les transactions transfrontalières, dont le petit commerce des produits vivriers
  • Harmonisation des taxes (pour les produits qui ne sont pas inclus dans le RECOS) entre le Rwanda et la RDC et ouverture par les autorités congolaises d’un guichet unique à la frontière de Goma en mettant sur pied des mesures d’accompagnement nécessaires (recyclage du personnel, informatisation etc.)
  • Sur le long terme, installation d’un guichet unique (one-stop border point) congolais-rwandais à la frontière de Goma-Gisenyi, permettant un contrôle conjoint des lots par les services de douanes congolais et rwandais qui permettrait de minimiser le temps de traversée pour les commerçants
  • Instauration et application par les autorités de la ville de Goma d’une politique de tolérance zéro en ce qui concerne les tracasseries vécues par les commerçants ou toute autre personne par les officiers de l’État (agents des services à la frontière, membres des corps de sécurité etc.) aussi bien que par les « Maibobo », les « Rasta » et les blessés de guerre (« Kajoriti »)
  • Création et adhésion des commerçantes (congolaises et rwandaises) à des associations ou coopératives selon leur filière de commerce pour mieux organiser le commerce, avoir accès au crédit et chercher ensemble des solutions à leurs problèmes communs
  • Rétablissement d’un partenariat entre les associations et coopératives des petits commerçants de Gisenyi et de Goma pour favoriser les ventes directes